Mémoire de fille / Annie Ernaux

Une femme ressuscite la fille qu’elle était d’une précision troublante et d’une puissance fascinantes.

L’auteur « désincarcère la fille de 58 »,  restitue au plus près les sensations physiques et les émotions d’une adolescente, découvrant la sexualité, ce « ravagement » avec     « l’incompréhension de ce qu’on vit au moment où on le vit » en consignant l’expérience d’un intime collectif tout en revenant à sa propre source. Annie Ernaux revient à l’époque de sa vie, 1958-1960, qualifiée dans son journal d’« abîme », journal brûlé par sa mère, désireuse d’effacer les traces de la « mauvaise vie » de sa fille.

1958, c’est l’année de l’été où, sur le point de fêter ses 18 ans, Annie Duchesne quitte pour la première fois sa ville d’Yvetot, en Normandie, et le café-épicerie familial : elle décroche une place de monitrice dans une colonie de vacances, à S., dans l’Orne ; l’été de l’obsession amoureuse pour  « H », moniteur-chef dans le lit duquel elle passe deux nuits, à un mois d’intervalle. Rejetée par celui qu’elle prend pour son amant, humiliée, elle va d’un garçon à l’autre, devenant aux yeux du groupe une « putain sur les bords » – insulte écrite au dentifrice rouge sur le miroir d’un box d’internat, au point que sa réputation l’empêche de travailler de nouveau pour la colonie. La lecture, l’année suivante, du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir lui fait prendre conscience qu’elle s’est comportée en objet – en « fille ». Le récit se poursuit jusqu’à la fin de l’été 1960 alors qu’Annie qui a intégré l’Ecole normale revient de Londres où elle a été jeune fille au pair.

Le texte fait alterner le « je » d’aujourd’hui, occupé à retracer ce passé, et le « elle » d’hier, une dissociation grâce à laquelle l’auteur compte « aller le plus cruellement possible, à la manière de ceux qu’on entend derrière une porte parler de soi en disant ‘elle’ ».
C’est aussi le dévoilement d’un secret : la fragilité des femmes offrant leur corps à un homme qui bientôt les laissera comme effacées ou vides.

Gallimard, 2016

À retrouver (entre autres) à la Bibliothèque des Champs Libres

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