No fake / Jean-Laurent Cassely

Vous* êtes là, vapotant en terrasse de Chez Paulette, Francis, Joséphine… bref les copains, attablé devant une grande nappe Vichy à carreaux rouges et blancs sur laquelle reposent votre pinte de bière IPA et votre hamburgé à l’avocat bio, pour la modique somme de 17,50€, que vous photographiez sous toutes les coutures afin d’alimenter votre compte instagram catégorie « food porn » (Pas grave si les frites sont froides, l’important c’est d’avoir LA photo!).

Vous vous lissez la barbe tout juste taillée chez le barber shop pour 25€ en vous grattant mollement le genou à travers le trou de votre jean neuf trop stylé à 49,99€ puis vous réajustez les manches de votre veste bleu de travail que vous venez d’acquérir 34€ d’occasion à la friperie. D’une oreille distraite, vous écoutez la sélection toute en vinyles, qui fait le grand écart entre vaporwave et dark tropical core, de Jay – Jérémy pour l’état civil- le serveur cool qui vous tutoie depuis à peine dix minutes et qui connaît déjà tout de vous. Vous venez digérer votre burgé au cinquième étage de la bibliothèque des Champs Libres, toujours à la pointe de l’innovation, que vous fréquentez assidûment pour découvrir les nouvelles tendances. Vous tombez alors par hasard sur le dernier livre de Jean-Laurent Cassely que vous dévorez plus vite que la propagation d’une rumeur de l’arrestation de Dupont de Ligonnès tellement ce qu’il décrit vous fait écho.  Vous vous liquéfiez. Vous pensiez être authentique, vous êtes tout en toc. Non seulement vous n’êtes plus qu’un leurre d’originalité, d’authenticité, le simple reflet de milliers d’individualités emprisonnées comme vous dans un gigantesque hall aux miroirs.

Vous descendez alors de votre piédestal et pris non pas d’un sursaut de conscience d’un monde mercantile, uniforme et standardisé mais de votre insignifiance, vous enfourchez votre vélo fixie et vous vous jetez dans la Vilaine juste devant le MeM… Heureusement qu’un P’tit bateau passait par là.

Dans cet ouvrage, l’auteur explique comment la France tradi du « c’était mieux avant » de Jean-Pierre Pernault est devenue cool et branchée afin d’euphémiser la transaction entre vendeur et client. Il ne renie toutefois pas la sincérité de certaines démarches, avec pour quelques échoppes, la recherche d’une réelle mixité sociale et d’un engagement en matière de développement durable. Cassely analyse ainsi le processus de disneylandisation identitaire des esprits, des lieux qui prolonge la gentrification de quartiers entiers (comme une sorte de West world ou Truman show à la française) en jouant sur une fibre nostalgique. Il oppose une France béret-baguette (mais festive la baguette s’il vous plait!) vintage, supposée vraie, en formica, vaste quincaillerie ou immense guinguette, grand terrain de jeu de palets, végétalisée, proche de la nature, biberonnée à l’information et aux réseaux sociaux, sous la coupe des influenceur-ses et séduisante pour la jeune génération à une France houellebecquienne en kit, celle des rond-points et parkings, des zones commerciales et pavillonnaires supposée fausse. Leurs habitants aux antipodes ont pourtant en commun d’avoir été floués par une utopie urbaine et capitaliste. Une brillante et amusante réflexion sur la vacuité des modes et leur recyclage illimité.

* Toute ressemblance avec des faits réels ou des personnes existantes est VRAIMENT  très fortuite.

Éditions Arkhê, 2019.

À retrouver (entre autres) à la Bibliothèque des Champs Libres.

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