L’épidémie / Åsa Ericsdotter

L’autrice manie un récit haletant, le dérapage d’une société qui devient complice des psychoses d’un homme : l’occasion de dresser une fresque critique de nos sociétés actuelles…

Ce récit dystopique, qui revêt des airs d’anticipation, est suffisamment vraisemblable pour marquer les esprits et interroger le·a lecteur·rice. À mon sens, il est ici question de la manière dont tout peut basculer, la déchéance d’un état et l’asservissement de sa population, en raison d’une seule personne détenant assez de pouvoir pour ériger ses peurs et sa haine au rang de programme politique. C’est alors l’histoire d’un homme, premier ministre suédois gangrené par sa répulsion des personnes en situation de surpoids, qui corrompt alors progressivement le régime en appliquant -au départ- quelques lois à l’encontre des individu·es qu’il estime un peu trop enrobé·es. Peu à peu, ces lois se multiplient et se font de plus en plus sévères, allant de l’interdiction de travailler à la ghettoïsation des habitant·es en passant par la sur-médication et les opérations chirurgicales amaigrissantes dès le plus jeune âge.

Ce thriller, captivant, nous rappelle combien il faut se méfier de l’état et des personnes au pouvoir qui se servent de la « justice » et des médias pour diffuser leurs idées, contrôler les esprits et les anéantir. L’autrice, Åsa Ericsdotter, décrit à merveille les dérives politiques totalitaristes et ses mécanismes jusqu’au déclin d’une société, la suppression des droits des hommes et femmes, de la liberté et le glissement terrible vers le génocide. La folie et la phobie d’un homme deviennent alors ici l’occasion d’un extrémisme politique, religieux et médical qui chute vers une horreur indicible. Si le roman décrit finement l’abnégation d’un collectif par la construction d’un système politique infernal que nous refusons d’imaginer possible, il glace par son actualité et son acuité quant à nos obsessions d’être en bonne santé, d’avoir un corps parfait et d’être dans la norme.

Mieux valait des citoyens non contestataires atteints de troubles alimentaires. Des anorexiques et des boulimiques qui se vengeaient sur leur corps plutôt que sur la société. Qu’étaient devenues les révolutions pour lesquelles sa génération s’était battue ? À présent, les cadavres décharnés de femmes se rangeaient docilement dans des cimetières, ne dérangeant en rien les cercles patriarcaux.

Actes Sud, 2020

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