Parlons BD#13

Puisque vous ne pouvez venir aux « Parlons BD », ce sont les Parlons BD qui viennent à vous !
Notre idée reste toujours la même : partagez nos coups de cœur avec vous.
Bonnes lectures (l’ensemble de la sélection est disponible, entre autres, à la bibliothèque des Champs Libres) !

La sélection de Laura

La dernière rose de l’été de Lucas Harari – Sarbacane – 2020

Lucas Harari est un auteur qui a déjà fait parler de lui en 2017 avec sa première bd L’aimant : illustrations sur tons froids avec des dégradés de noir, de bleu, une histoire étrange dans les termes de Vals en Suisse. S’en suivait un récit initiatique sur fond de quête mythique. Mais l’histoire faisait tellement écho à la vie de l’auteur qu’on pouvait se demander si Harari n’était pas l’homme d’une seule bd.
Coup de théâtre ! Avec la dernière rose de l’été, on embarque cette fois dans un polar avec des notes fantastiques. Le graphisme est composé de couleurs chaudes, voire hypnotiques, de lignes claires. On a sous les yeux des illustrations en pleine page qui font penser à des tableaux. Harari a conservé un très bon sens du rythme narratif dans l’histoire que voici : Léo, jeune parisien aspire à devenir écrivain. Heureux hasard, son cousin lui propose de garder sa maison de vacances dans le Sud. Une fois débarqué dans ce village typique, Léo est entouré par la mer, les plaisanciers, les villas d’architectes, les voitures de collections et les locaux plus méfiants. C’est une atmosphère d’été légère et pourtant quelque chose cloche : des ados disparaissent et l’inspecteur Beloeil mène l’enquête. C’est dans ce contexte que Léo fait la connaissance de sa belle voisine : Rose.

Stern de Laurent et Fréréric Maffre – Dargaud – 4 tomes – série en cours 2015-2020

Voici une série pour (re)nouer avec le monde du western en bd et s’intéresser à un personnage récurrent quoiqu’un peu oublié : celui du croque-mort.
1880, Kansas : Elijah Stern croque-mort de son état, effectue l’autopsie d’un homme retrouvé mort dans un bordel. Croque-mort / médecin légiste, on ne s’embarrasse pas de distinction à l’époque ! Or, il s’avère que la mort de ce pauvre bougre n’a rien de naturelle et voici notre héros embarqué dans une enquête bien malgré lui.
Univers sombre, point trop d’action pour cette série qui évolue patiemment, au scénario bien ficelé et ponctué de références cinématographiques.
Héros atypique, si terne et discret qu’il est parfois difficile de s’y attacher. Cet intellectuel n’inspire ni confiance ni empathie, est souvent en décalage avec le reste des personnages, ce qui crée des situations cocasses.
Cette série est créée par un duo composé de deux frères : dessins réalistes, angles de vue particuliers : les traits des personnages sont un poil déformés, les caractéristiques physiques accentuées. Couleurs claires, trait fin, Julien Maffre indique que les décors ont autant d’importance que les personnages, ce qui enrichit la série. Frédéric Maffre au scénario indique quant à lui « Au moment d’écrire « fin » en fin de scénario, rien ne me dit que le projet aboutira, mais au moins il y a « quelque chose », c’est comme avec un test de grossesse positif, le bébé va peut-être mal tourner mais sur le moment, on célèbre. »

Mauvaise herbe de Keigo Shinzo – Le lézard noir – 2018/2020

Portrait d’une société froide, déshumanisée où l’apparence compte plus que tout. Shinzô Keigo nous propose un duo atypique: celui d’une mineure Shiori Umino et dulieutenant Hajime Yamada.
Leur rencontre? Elle ne se déroule pas sous les meilleurs auspices car c’est au cours d’une descente de la brigade des mœurs dans une maison close dissimulée en salon de massage que les deux personnages se croisent. Suite à cette descente, certaines adolescentes feront profil bas, d’autres protesteront qu’on les empêche de gagner de l’argent mais au final toutes rentreront chez elles, toutes sauf une que personne ne vient chercher: Shiori. Leurs portraits s’entremêlent, se font écho, à la fois Shiori qui fuit les coups d’une mère abusive et Yamada dont le regard de Shiori lui rappelle sa propre fille aujourd’hui décédée. Leur point commun? Roco, un chat errant et miteux recherchant de la compagnie mais à qui personne ne prêteattention à cause de son apparence déglinguée.
Misère sociale et hypocrisie latente au programme pour ces deux premiers tomes, la suite en janvier 2021 !

La sélection d’Éric

Seules à Berlin de Nicolas Juncker – Casterman – 2020

Printemps 1945, L’armée rouge entre dans Berlin dévastée. Une vision de la guerre par les femmes.
« La guerre est une affaire d’hommes. La guerre est leur royaume »
Ingrid, sympathisante nazi, travaille pour la Croix-Rouge allemande. Elle est mariée à un soldat SS toujours au front. Après les privations et les bombardements, elle subit les viols à répétition du nouvel occupant. Evgeniya, engagée volontaire et très jeune officier interprète au NKVD est chargée des relations avec les habitants pour retrouver le cadavre d’Hitler. Les 2 jeunes femmes de camps opposés vont devoir cohabiter l’espace de quelques jours.
Le lecteur découvre à travers le portrait de ces deux femmes courageuses, à la naissance d’une amitié. Tout cela au milieu d’une ville en ruines où règnent la misère et les exactions de toutes sortes.
Le récit est inspiré librement de deux témoignages de femmes ayant réellement existé et que Nicolas Juncker, dont les BD ont toujours un rapport à l’histoire, fait se rencontrer fictivement.
Les dessins, durs et gris matérialisent bien la noirceur de la période. Les visages sont terriblement caricaturaux et expressifs mais j’ai moins apprécié ce parti pris graphique. J’ai surtout été saisi par les faits racontés, les extraits de journaux intimes des héroïnes.
C’est en tout cas un ouvrage percutant et poignant qui mérite grandement d’être lu.

Ce n’est pas de toi que j’attendais de Fabien Toulmé – Delcourt -2014

« Ce n’est pas toi que j’attendais… mais je suis quand même content que tu sois venue… »
Un témoignage sensible et touchant d’un père confronté à la naissance imprévue d’une fille trisomique.
Son récit autobiographique traite le sujet dur de la différence, du handicap, sans concession ni tabou. L’auteur nous livre la vie bouleversée de son couple suite à la naissance de leur enfant atteinte de trisomie 21, son cheminement de père, les différentes phases par lequel il passe, sa colère, son abattement, son rejet de la petite Julia puis progressivement son apaisement, son acceptation et l’amour sincère pour sa fille.
Au final, et de façon surprenante vu le thème abordé, Fabien Toulmé qui signait là son premier album, nous raconte sans pathos et avec un sens de la narration déjà très assuré, une belle histoire, avec même une petite dose d’humour pour dédramatiser la situation. Son dessin en bichromie, tout en rondeur, apporte une douceur chaleureuse à l’ensemble.
Dans un traitement graphique très différent, Le taureau par les cornes du rennais Morvandiau édité chez l’Association (2020) aborde également ce sujet. L’auteur de manière aussi poignante et pudique nous raconte 2 bouleversements familiaux dans sa vie de père et de fils auquel il dut faire face en quelques mois: la naissance de son fils trisomique et la maladie d’Alzheimer de sa mère.
Pour terminer, de Fabien Toulmé, il faut absolument lire L’Odyssée d’Hakim déjà chroniqué ici.
Sa BD « ramène l’histoire des réfugiés à une échelle humaine »(Toulmé). Elle raconte sur 3 tomes le parcours de vie d’un migrant syrien, son périple, ses errances de la Syrie jusqu’en France.

La patrie des frères Werner de Philippe Collin et Sébastien Goethals – Futuropolis – 2020

« Quand on zoome sur le quotidien d’êtres humains pris dans la nasse de l’Histoire, on évite les schémas caricaturaux » (P. Collin)
Le nouvel album du duo Collin/Goethals sur fond de coupe du monde et de guerre froide tape fort et juste!
On y suit à travers le récit personnel de 2 frères, 2 orphelins berlinois recrutés par la Stasi, l’histoire de l’Allemagne et sa division, de la bataille de Berlin en 1945 jusqu’à la Coupe du monde de football organisée par la RFA en juin 1974. Lors de ce match historique opposant les 2 sœurs séparées, la RFA et la RDA, les frères espions se retrouvent après 12 ans sans s’être vus. Konrad Werner, l’aîné, le plus obéissant et le plus imprégné de l’idéal communiste, est une taupe infiltrée depuis des mois dans l’équipe de la RFA. Andreas Werner, qui rêve de vivre en occident, fait partie de la délégation de RDA. Ils vont disputer ce match dans les coulisses mais sous le même maillot de la Stasi.
En bref, le dessin réaliste de Goethals, le scénario palpitant de Collin, le tout conclu par un dossier historique très documenté de Fabien Archambault ont font une BD hautement recommandable.
Nos 2 auteurs avaient déjà paru en 2018, le très remarquable « Le Voyage de Marcel Grob » sur le récit d’un jeune Malgré-nous alsacien (grand oncle de Philippe Colin) enrôlé de force en 1944 dans les Waffen SS.

La sélection de Jean-Marc

Le repas des hyènes d’Aurélien Ducoudray et Mélanie Allag – Delcourt – 2020

Dans un village africain, un sorcier se doit de perpétuer la transmission de ses « pouvoirs » à son fils aîné. Mais comment doit-il procéder quand il est le père de 2 jumeaux et que le premier né des 2, Kubé, ne semble guère goûter l’initiation aux rites traditionnels et encore moins, quand il doit se rendre muni de son masque et accompagné de son père-sorcier, en pleine nuit, au cœur de la forêt, pour offrir un repas en l’honneur des hyènes ? C’est alors que la magie opère… car Kana, l’autre jumeau, revendique avec ardeur son droit à l’initiation et quand il suit son père et son frère cette nuit là, il s’interpose courageusement devant un yeban, un esprit errant entre deux monde qui a besoin de s’incarner pour ne pas vivre dans le Royaume des Morts, préfiguré en Hyène géante !
Le repas des hyènes est un conte initiatique et fantastique haut en couleurs, tiré de la mythologie africaine. Haut en couleurs tant les planches de Mélanie Allag, alternant clair-obscur et représentation symbolique entre les mondes parallèles, illustrent à merveille le scénario, découpé en court chapitre, d’Aurélien Ducoudray. Le cœur du récit composé par le « voyage » vers l’initiation de Kana accompagné de la Hyène géante est savoureux, avec des dialogues vifs et percutants, des univers graphiques tantôt normaux tantôt fantastiques et des compositions picturales mêlant l’art africain à un psychédélisme qui aurait rencontré l’Art Naïf…
Tous les ingrédients de la tradition des contes sont là : la douceur et la violence, la curiosité et le courage, la fourberie et l’amitié et surtout l’accès à la réalisation intime de soi !
Mon gros coup de cœur de cette année 2020 de m…. !

 

Black-out de Loo Hui Phang et Hugues Micol – Futuropolis – 2020

Alors qu’il expulse sa rage dans les salles obscures de boxe à Los Angeles, Maximus Ohanzee Wildhorse rencontre Cary Grant qui voit en lui un physique à fort potentiel pour le cinéma. Son visage, « comme un diamant à mille facettes », peut tout incarner d’après Frank Capra qui l’engage immédiatement. Métis d’ascendance amérindienne (il est l’ancêtre du chef comanche Wild Horse), chinoise et afro-américaine, Maximus pénètre l’univers des studios majeurs de Hollywood où il apparaît dans plusieurs classiques du cinéma américain tels que Autant en emporte le vent, Vertigo et le Faucon Maltais, mais dans des rôles de serviteurs ou d’indigènes sanguinaires et sans toutefois être mentionné sur les génériques… Mais, Maximus Wyld, son nouveau nom d’acteur de studio, alors qu’il est admiré de tou.te.s, veut être un premier rôle en haut de l’affiche dans les grandes productions blanches pour donner la lumière à toutes les minorités qui restent dans l’ombre à l’écran, afin de préparer la voie aux « stars de couleurs » …
Black-out est une plongée vertigineuse dans l’histoire du cinéma américain mis sur pellicule dans les grands studios d’Hollywood mais aussi un ouvrage puissant et audacieux à l’encontre du mythe blanc américain.
Au delà des mécanismes de modélisation des acteurs et actrices vers la gloire, ou l’oubli, et les rouages de la grande usine à rêve prête à déverser sur les écrans du monde « le rêve américain », Loo Hui Phang et Hugues Micol inscrivent leur album dans l’histoire américaine où cinéma et ségrégation se nourrissaient l’un-e de l’autre. Des minstrels shows au Race movies, du western au comédie musicale, toute la production cinématographique hollywoodienne est disséquée, ici, à la lumière des politiques ségrégationnistes, du Code Hayes, du Maccarthysme et du mouvements des droits civiques de Martin Luther King et Malcolm X.
Je ne peux que vous recommander la lecture de ce formidable album du 9ème art, parce que même si Maximus est un personnage fictif, les 2 auteurs ne font que reproduire les pratiques des studios à fabriquer du mensonge mais sans effacer la vraie histoire ; parce que le travail documentaire est tout simplement formidable d’érudition et que Loo Hui Phang nous offre une narration vertigineuse alliant faits historiques, humour, romantisme… sur plusieurs niveaux de lecture ; parce que les dessins/compositions en noir & blanc de Hugues Micol sont d’une époustouflante beauté… !
J’avais présenté l’excellent album Hollywood menteur de Luz lors d’un précédent Parlons BD, Black-out sera le second « prix d’excellence », toujours à Hollywood, et comme on dit, jamais 2 sans 3, alors à bientôt pour un album en direct d’Hollywood…sur les Oscars peut-être…
Mon Méga coup de coeur de cette année 2020 de m…. !

Nestor Burma – les rats de Montsouris d’Emmanuel Moynot et François Ravard – Casterman – 2020

La treizième aventure dessinée du célèbre détective de choc de l’agence Fiat Lux se situe dans le XIVème arrondissement parisien dans lequel 2 commanditaires vont recourir à ses services. Tout d’abord Ferrand, un ancien compagnon de captivité du Stalag XB, lui demande sa protection dans une histoire de cambriolages en série. Le second, Gaudebert, un riche bourgeois ayant fréquenté les géôles de l’État, est victime d’un chantage pour lequel on lui réclame une somme conséquente à envoyer à un certain Ferrand ! Nestor Burma, le détective qui met le mystère K.O., va tout de suite répondre présent, d’autant que son pote Ferrand est assassiné presque devant lui, pour remonter jusqu’à la trace de la célèbre bande des Rats de Montsouris…
Alors que les premiers Nestor Burma dessinés par Jacques Tardi avaient été des vrais chocs de lecture, les aventures du détective dans les mains d’autres dessinateurs ne m’avaient guère vraiment convaincu à l’exception de 2 -3 titres. Le travail graphique du dernier arrivé, François Ravard, est une réussite à plus d’un titre : sans reprendre les canons graphiques mis en place par Tardi, il joue avec les mêmes codes, tant pour les décors que pour les actions des personnages (moins de coups de poings, de joutes verbales, de scènes de séduction avec Hélène…) ce qui maintient une certaine continuité dans l’univers de ce polar. Les portraits savoureux de certains personnages, comme le juge ou le peintre « installé » qui vit en couple avec une libertine, les références au mouvement surréaliste, les décors de ce Paris des années 50… en font une adaptation vraiment réussie du roman de Léo Malet, et me donne envie de reprendre le suivi des aventures de « Dynamite Burma ».