Dans un Recoin de ce Monde / Sunao Katabuchi

Lorsque l’on évoque la Deuxième Guerre mondiale, il n’est pas rare de penser au champ de bataille, d’entendre la détonation des armes, de sentir la poudre, le sang, la terre labourée par l’explosion des bombes. En somme de se représenter la guerre dans ce qu’elle a de plus littéral. 

Et pour cause, le cinéma américain et de manière plus générale les « Vainqueurs » n’ont cessé d’alimenter la doctrine patriotique, glorifiant la bravoure de ces soldats morts sur le front. On se représente ainsi souvent l’Histoire comme marquée par de grandes batailles, la réduisant à quelques événements majeurs. Mais qu’en est-il du quotidien ?

C’est loin des grands actes héroïques, dans l’ombre de l’Histoire avec un grand H que Sunao Katabuchi décide de planter le cadre de son récit. Nous y suivons la trajectoire de Suzu, femme maladroite et pleine d’enthousiasme qui après un mariage arrangé doit  quitter sa ville natale d’Hiroshima pour s’installer aux côtés de sa belle famille à l’aune d’un conflit qui secouera la planète.

Il n’est  cependant pas question ici pour le réalisateur de traiter directement de la Seconde Guerre mondiale. Le sujet n’est jamais abordé frontalement et sert moins d’enjeu que de toile de fond pour dépeindre les conditions de vie des japonais de l’époque. Un quotidien marqué par la privation, le rationnement, la famine sans oublier le deuil des familles  lié à l’engagement des hommes dans l’armée japonaise.  Au cours de ces journées rythmées par les alertes de frappes aériennes surgissent pourtant des scènes cocasses, d’une légèreté étonnante, à la poésie indéniable et qui constituent, si ce n’est des moments d’allégresse, du moins quelques éclaircies dans un climat de menace permanente.

Ce réalisme est confirmé par Sunao lui-même en interview. Le film a fait l’objet de nombreuses recherches, de lectures d’archives, allant jusqu’à reproduire la couleur de la fumée lancée par des bombardiers ; ou à cuisiner les maigres pitances à base d’herbes séchées cuisinées par Suzu. Une importance accordée au détail qui permet de se faire une idée des enjeux de personnes ordinaires durant un conflit qui lui ne l’était pas ; et donc de s’identifier plus facilement.

Contrairement à beaucoup d’autres films d’animation japonais, Dans un recoin de ce monde a attiré un public plus âgé puisque de nombreux spectateurs avaient entre 70 et 90 ans. Ce qui signifie que des gens qui ont le même âge que Suzu et Harumi auraient aujourd’hui sont venus voir le film. et ces spectateurs sont venus me parler de leur enfance. Et très souvent, ces personnes qui ont connu la guerre rappellent aux jeunes de leur famille combien la vie était difficile pendant la guerre, les bombardements ravageurs et la nourriture rare. Ils m’ont dit que mon film leur avait donné envie de leur parler davantage de leur vie quotidienne en ce temps-là. En réalité, comme il s’agissait de leur quotidien, ils pensaient que ce n’était pas forcément intéressant d’en parler. En ce sens, Dans un recoin de ce monde a permis au public de comprendre que le quotidien est au contraire très important. Les gens ont compris que la vie de tous les jours a vraiment un sens, et nous étions heureux de partager cette idée avec autant de monde.

Sunao Katabuchi, dans une interview donnée à Culturellement Vôtre

Si les thématiques résonnent fortement avec l’Histoire et la culture japonaises, ce long-métrage permet aussi de livrer au public occidental un contre-récit, une histoire avec un petit h, loin des représentations sanglantes habituelles mais qui n’en demeure pas moins critique, interrogeant de manière concrète l’absurdité d’une idéologie terrible qui a, tout le 20ème siècle durant, broyé des vies entières, poussant les hommes à s’entredéchirer.

Il ne tient désormais qu’à vous de poser votre regard Dans un Recoin de ce Monde.

2016

À retrouver (entre autres) à la Bibliothèque des Champs Libres.

Vous êtes abonné dans une autre bibliothèque de la Métropole?
Consultez son catalogue