Parlons BD #16

Puisque vous ne pouvez venir aux « Parlons BD », ce sont les Parlons BD qui viennent à vous !
Notre idée reste toujours la même : partager nos coups de cœur avec vous. Cette fois-ci, une petite plongée dans l’art pictural et musical.
Bonnes lectures (l’ensemble de la sélection est disponible, entre autres, à la bibliothèque des Champs Libres) !

La sélection d’Armand

Lynd Ward est un artiste américain considéré comme un des précurseurs du roman graphique. Inspiré par les livres de Frans Masereel (plusieurs de ses « romans sans paroles » sont actuellement disponibles aux éditions Martin de Halleux et en bibliothèque) et d’Otto Nückel (Destin, réédition prévue au mois de mai), Lynd Ward présente des « narrations picturales », des récits sans textes constitués de gravures sur bois, majoritairement en noir et blanc. Son univers est marqué par l’expressionnisme allemand (on peut penser aux décors de Metropolis de Fritz Lang ou aux personnages de L’ Aurore de Murnau) et on remarque la proximité de moyens avec le cinéma muet. Si le style des gravures peut sembler loin de nous au premier abord, on ne peut qu’admirer la force d’expression de chaque tableau miniature. Les récits sont fortement allégoriques et politiques : Lynd Ward a vécu la Grande Dépression aux Etats-Unis et, comme Masereel et Nückel, est profondément marqué par la misère et les injustices sociales. Ce magnifique travail d’édition (le coffret est vraiment très beau) regroupe ses six récits et vient de remporter le prix Patrimoine au festival d’Angoulême.

L’Eclaireur – récits gravés de Lynd Ward de Lynd Ward – Monsieur Toussaint Louverture – 2020

Philippe Dupuy s’est fait connaître dans les années 90 par ses bandes dessinées en duo avec Charles Berbérian (la série Monsieur Jean notamment). Ils ont reçu ensemble le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2008. En solo, il renoue avec son passé d’étudiant aux Beaux-Arts de Paris pour nous emmener dans une histoire de l’art en plusieurs figures. L’opus 1 se présente sous forme d’un leporello de 192 pages où l’on suit l’auteur accompagné de son ancien professeur, le critique Pierre Cabanne et où l’on croise Matisse, Picasso, Calder, Tinguély entre autres. Il ne s’agit pas d’une histoire chronologique mais plutôt d’une réflexion avec les moyens de la bande dessinée dans laquelle la mise en page joue un grand rôle. L’univers est personnel et original, ce qui permet de suivre même si certains concepts sont difficiles. Les deux volumes suivants ont un format plus classique : il s’agit de biographies du photographe (mais qui a d’abord été peintre) Man Ray et du couturier (qui aurait voulu être peintre) Paul Poiret. Là aussi, la biographie débouche sur des rêveries graphiques. La découverte de la vie de Paul Poiret (costumes splendides, grandes fêtes et destin à rebondissements) m’a particulièrement séduit. Dans leur édition originale, ces deux opus s’accompagnent de très beaux pop-ups, ils viennent également d’être réédités en un seul volume.

Une histoire de l’art (opus 1, opus 2 Peindre et opus 3 Ne pas peindre) par Philippe Dupuy – Aire Libre – 2016, 2018 et 2019.

La sélection de Stéphane

Nous sommes en juin 1970. Marie-Claude fait du stop sur une petite route de la campagne val-d’oisienne. Elle ne le sait pas encore mais l’homme qui va la prendre en stop au volant de sa porsche va bouleverser sa vie. Recrutée d’abord comme baby sitter pour ses deux enfants par ce riche quadragénaire, propriétaire du château d’Hérouville, elle va tomber sous le charme de ce compositeur de musiques de films (Vadim, Verneuil, Audiard, Lautner, Yanne, Kelly…), lui-même troublé par la jeune femme qui deviendra l’amour de sa vie.
Son château vit les plus grandes stars s’y produire tels que Bowie, Elton John, T. Rex, Pink Floyd, Magma, Hallyday et bien d’autres encore ainsi que d’illustres fêtes mémorables et libertaires pour les villageois d’alors. Ami du tout-Paris (Sagan, Gréco, Vian…), Michel Magne savait recevoir et la réputation de ses fastueuses agapes attirait les pique-assiettes. Nous aimerions presque (re)goûter aujourd’hui à cette insouciance. Le récit du concert du Grateful Dead, donné dans la cour du Château, fourmille d’anecdotes et le lecteur se délecte d’apprendre qu’un capitaine de gendarmerie et un préfet sous LSD peuvent drôlement dévier du chemin étroit de la légalité.
En effet, les studios Chopin et Sand, nommés ainsi car le château dissimulait les amours clandestines du couple au XIXème, furent le théâtre d’un foyer de créativité qui perdura bien au-delà de la faillite de Magne et les requins du show-biz ne tardèrent pas à s’y intéresser de plus près.
Cette bande dessinée multicolore est chapitrée avec des photographies et le récit de la vie époustouflante du compositeur avant sa rencontre avec la jeune femme. Le dessin est très détaillé et la mise en page inventive. Ronzeau reprend parfois sur certaines pages la créativité artistique de Magne qui réalisait lui-même des partitions illustrées. Homme de scandales et provocateur avant-gardiste (concert silencieux ou joué avec des ondes rendant malades les spectateurs, discours d’Hitler à l’envers pour lui « faire rentrer sa langue » suivis de bruits de chasse d’eau…), Magne n’aura pas l’aura d’un Pierre Henry et les critiques ne seront pas tendres avec lui jusqu’à ses premiers succès notamment avec la musique des Tontons flingueurs.
Les annexes sont archi documentées avec une discographie assez exhaustive.
Vous retrouverez une table thématique sur le pôle Musiques de la bibliothèque des Champs Libres dédiée à cet excentrique compositeur à la destinée tragique finalement peu connu du grand public.

Les amants d’Hérouville : une histoire vraie / Yann Le Quellec, Romain Ronzeau – Éditions Delcourt, 2021.

Je pensais que rire en lisant une bédé sur le Velvet était… mission impossible. C’était sans compter sur le génial Prosperi Buri qui après The Doors, s’attaque au Leviathan new-yorkais. Imaginez donc ce groupe de la fin des années 60, tirant des gueules de six mètres de long, sorti de l’usine à claques warholienne, tout de noir vêtu avec à sa tête un tyran, Lou… toujours raide (oui elle est facile celle-là !), paré de lunettes de soleil chantant, en duo avec la clownesque Nico, des textes sombres à 4000 kms des niaiseries californiennes, vous faire décocher un sourire ?

La brume rose de la couverture avec son entrée dans les entrailles de New-York rappelle la pochette de Loaded. La quadrichromie avec le choix du rose comme couleur majeure et l’humour atténuent la portée dramatique des textes (sado-masochisme, addictions aux drogues dures, marginalités…). Les traits tout en rondeur se fondent dans l’absence de cadre et de décor et développent la courte destinée du groupe tiraillé entre querelles d’ego et un entourage malsain malgré quelques vaines tentatives de réconciliations et reformations bancales (si nous mettons de côté celle de 1992). Une super bédé, remplie d’anecdotes, entre irrévérence et admiration.

Playlist de lecture : «I’ll be your mirror», «Heroin», «All tomorrow’s parties», «White light / White heat», «Sister ray» (Joy Division’s version), «After hours», «Who loves the sun», «Sweet Jane», «Venus in furs (live)», «Pale blue eyes (live)»

Une histoire du Velvet Underground / Prosperi Buri. Dargaud, 2021.


Sur le fil directeur des derniers instants de la vie de Leonard Cohen, l’auteur tisse le scénario autour des déboires, des amours, des ambivalences, des questionnements et des succès du barde.

La simplicité du dessin (simple ne signifiant pas mauvais) peut en rebuter certains mais finalement la construction et la finesse du récit rendent la lecture très agréable et donne envie de se replonger dans l’œuvre du chanteur et poète canadien.

Playlist de lecture : «Suzanne», «Sisters of mercy», «Bird on the wire», «The partisan», «Joan of Arc», «Everybody knows», «Who by fire» (The House of Love’s version), «Waiting for the miracle», «Traveling light», «Puppets», «Hallelujah» (Jeff Buckley’s version)

Leonard Cohen : Sur un fil / Philippe Girard. Casterman, 2021.

Les précédentes sélections de Parlons BD sont disponibles ici ou ici.

À retrouver (entre autres) à la Bibliothèque des Champs Libres.

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Pour rebondir sur la BD « Les amours d’Hérouville » et la table thématique consacrée au compositeur Michel Magne, dont parle Stéphane, vous pouvez retrouver aussi au 6e étage de la bibliothèque des Champs Libres un enregistrement du musicien qui révèle la virtuosité de l’organiste et la variété du talent de celui qui fut considéré comme le plus célèbre des musiciens d’avant-garde.

« Les poèmes du Roi Kado », titre du disque, auquel collabora le poète contemporain breton Per Jakez Hélias et l’ingénieur du son, concepteur du légendaire studio d’enregistrement d’Hérouville Gérard Delassus, font partie d’un projet de la société « La littérature vivante » que Michel Magne avait créée avec son ami André Maurice et avait pour but d’enregistrer des œuvres poétiques. Le lieu choisi fut la chapelle du Likès à Quimper, à l’acoustique remarquable et au superbe orgue de 40 jeux, endroit rêvé pour ce projet de longue haleine qui occupa l’artiste pendant 2 mois « complètement dingues » selon l’artiste, durant l’été 1960. (Source : Le Likès Magazine, n° 279, mars 2010) /Catherine G.

À retrouver (entre autres) à la Bibliothèque des Champs Libres.