Parlons BD#18

Ce sont deux auteurs de générations différentes mais d’égal talent qui sont mis à l’honneur ce mois-ci : Edmond Baudoin et Winshluss.

La sélection de Jean-Marc

Le coup de cœur de Jean-Marc : Fleurs de cimetière d’Edmond Baudoin.

Salade niçoise – Edmond Baudoin – L’Association, 1999
Après le superbe Le Voyage, Edmond Baudoin continue sa collaboration avec la revue japonaise Morning de l’éditeur Kodansha en proposant Salade niçoise, une ballade dans les quartiers de sa ville, Nice.
Baudoin est alors imprimé en France à environ 3000 exemplaires par livre, les mangas de Kodensha dont le célèbre Akira à près de 1 500 000. L’ancien comptable niçois qu’il a été ne manque pas de remarquer cette différence : « Pourquoi moi ? ». « Les américains ont le cinéma avec Hollywood, on ne peut pas lutter contre, trop énorme. Mais nous sommes les premiers dans le dessin animé et nous voulons le pouvoir de l’image. Vous êtes l’un des meilleurs et on veut vous imposer… pour vous copier après ».
Baudoin arpente des quartiers de sa ville natale, sous les traits de Manu, pour y exprimer, dans de courts récits, toute sa compassion pour une galerie de personnages « authentiques », mais aussi pour y jeter toute son exaspération contre les fléaux du monde d’alors.
Un album plutôt noir mais dans lequel Baudoin assaisonne sa salade niçoise de poésie, d’amour, d’amitiés et d’une pincée de magie pour inviter le lecteur à ne pas rester à la surface mais à plonger au fond, à descendre…là où c’est aussi vraiment beau.

Viva la vida : los suenos de Ciudad Juárez – Baudoin & Troubs – L’Association, 2011
Roberto Bolaño avait déjà évoqué Ciudad Juarez dans son roman fleuve « 2666« , cette cité mexicaine de l’absurde avec son terrible et effrayant féminicide (en 2008, Amnesty International recensait 1653 cadavres retrouvés et plus de 2000 femmes de 13 à 25 ans disparues depuis 1993…) non encore résolu complètement aujourd’hui.
À la façon d’un Joe Sacco, Baudoin et Troubs vont réaliser un reportage in situ en questionnant, par leurs dessins et leur empathie, les sans paroles, les laissés pour compte de cette cité de l’enfer, ville-dortoir d’El Paso mais surtout, grand tremplin vers les USA pour des milliers d’émigrants sud-américains.
Un album dans lequel les deux auteurs vont raconter l’histoire de cette ville, la corruption d’un système politique mais aussi la violence des narcos trafiquants tout en redonnant leur humanité à des gens, dans un moment d’échanges partagés, autour d’un portrait et d’un rêve !
Un des albums les plus poignants du 9ème Art !

Le Corps collectif : danser l’invisible – Edmond Baudoin – Gallimard, 2019
Le trait de pinceau d’Edmond Baudoin est reconnaissable immédiatement et comme un danseur ou une danseuse, il semble animé par une énergie, une intention qui en font une chorégraphie sur papier.
Le trait de pinceau de Baudoin doit beaucoup à sa lecture et interprétation des Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère, dit Traité de Shitao, pour ce qui est du plein et du vide, du lié et du délié, de l’épaisseur et de la légèreté mais aussi de la musique et du rythme, d’une certaine façon d’être avec le corps, la main, les doigts… dans l’espace : « Je découvrais que je pouvais, avec mon corps, expérimenter la possibilité d’être un arbre avant d’essayer de le mettre sur papier ».
La danse contemporaine accompagne Baudoin dans son parcours artistique depuis très longtemps déjà quand il publie cet album autour des répétitions et performances d’une compagnie de danse contemporaine, le Corps collectif. Construit comme un carnet de croquis sans véritable fil conducteur, Baudoin y ajoute ses propres réflexions sur le trait et la danse, la représentation du corps et des corps en mouvement, ses souvenirs d’expériences dans l’univers de la danse contemporaine et ses échanges avec les membres de la troupe autour d’une manière d’être au monde…
L’expérience sensorielle d’un auteur de bandes dessinées et de son trait au contact du mouvement des corps d’une troupe en répétition font de cet album un documentaire intime superbe sur la rencontre de deux arts majeurs.

La sélection d’Éric

Le coup de cœur d’Eric : J’ai tué le soleil de Winshluss.